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« L’Œil absolu »

Note de lecture dans le cadre du prix Œdipe 2011

« Il n'y a plus d'intime. On nous regarde. »

Ces mots issus du dernier chapitre du livre passionnant de Gérard Wajcman devraient tout de même filer la chair de poule. En refermant ce livre, je me suis dit : pourquoi ne suis-je pas plus inquiet ? Eh bien c'est tout simple : ce livre ne nous prévient de rien. Il ne dit pas : attention voilà la pente. Ce livre nous dit : nous y sommes jusqu'au cou et nous n'avons rien vu.

Nous n'avons rien vu venir parce que nous voyons tout. C'est un des paradoxes et la thèse qui file tout au long de ce livre dont le dessein est de nous montrer — de nous mettre devant — ce qui nous scotomise littéralement. Réponse : le regard… élevé en idéal. Pas de catastrophe annoncée, de prophétie, rien de tel ici. Comme si ce livre renvoyait justement ces effets d'annonces à leur caducité. D'abord, Gérard Wajcman nous dit en long et en large que nous y sommes. Ensuite, parce que l'angle d'attaque du livre est de poser les termes de cette conséquence massive qu'il n'y a plus d'intime, ce qui nous oblige à réviser nos conceptions sur ce qui désenchanterait le monde d'aujourd'hui ou de demain. Nous sommes rivés, aujourd'hui plus que jamais — tout appareillés que nous sommes de technologies invasives, intrusives — à cette idée que nous sommes encore maîtres de notre production, surtout quand il s'agit du contrôle de l'espace et du temps.

Or nous sommes vus, et c'est pour cela que nous ne voyons plus rien. Il n'y a plus d'intime, donc. L'auteur ne déclare pas que chacun de nous aurait déjà perdu son intimité, même si, dans notre adhésion muette, nous consentons activement à l'extorsion de cet espace qu'est l'intime. L'œil absolu est le nom de cette nouvelle civilisation dans laquelle ce qui est aboli est en même temps ce qui fait le socle de l'homme. Il faudra à l'auteur pas moins de soixante thèmes — vidéosurveillance, imagerie médicale, gadgets à regard, Internet, exhibitionnisme terroriste et voyeurisme télévisé — tous issus de notre quotidien, pour tenter de nous déciller et de nous apporter un espace de réflexion, déjà emprunté, comme d'habitude, par l'art[1] et le cinéma. Côté cinéma, des séries télévisées jalonnent l'argumentaire, au premier rang desquelles OZ, qui donne la juste métaphore de notre monde omni-voyant.

Le livre est construit comme une série d'articles dont chacun emboîte le pas sur le précédent. Dans une langue claire, incisive, ce livre parle d'un objet contemporain, si proche de nous que nous ne l'avons qu'à peine aperçu : le regard. C'est une des grandes forces du livre que de nous amener, avec clarté, à la saisie d'un objet « lacanien » éminemment complexe, la « schize de l'œil et du regard ». Il s'agit de montrer l'invisible, ce que nous ne voyons pas quand nous voyons. Plus profondément, ce qui travaille le livre, c'est le destin de l'objet regard dans une logique d'un monde suturé par le discours capitaliste, néo-libéral, où le regard est l'objet élu, celui que nous produisons le plus. Les machines à regard se sont démultipliées comme autant de fétiches, de prothèses — d'abord et avant tout des machines de pouvoir, de suggestion, d'intimidation, avant d'être un œil parfait.

Nous sommes tous objets du regard absolu. C'est notre idéal de maîtrise, et c'est bien là le danger. Nous sommes vus, géolocalisés, assurés de ne pas nous perdre. L'auteur ne manque pas de questionner la supplantation du « Qui sommes-nous ? » par le « Où sommes-nous ? ». Le sentiment d'être toujours entièrement vus, sans ombre, transparents, n'est au fond qu'une condition, l'opium d'une société à gadgets. Cette condition n'est orientée par rien d'autre que cela : consentir à être regardé — peu importe que nous soyons vraiment observés, une fausse caméra est une caméra comme les autres. Nous sommes tous suspects[2]. Le traitement de cet aspect du regard est finement décrit par l'auteur en montrant, après Sartre et Lacan, la primauté de la fonction de l'angoisse dans ses rapports avec l'affect de la honte. À ceci près qu'aujourd'hui la question de la honte est d'une certaine manière réglée, car si nous sommes tous voyeurs, nous sommes aussi tous consentants pour être regardés. Dieu est revenu, il est Regard.

Bien qu'adressé à un public large, une question mine le psychanalyste, le lecteur comme l'auteur, et cette question est aussi bien politique que clinique. Partant du cadre de l'évaluation que les sociétés imposent à la psychanalyse, constatons que ce qui s'est joué n'est rien d'autre que la présence de ce regard dont Wajcman nous parle, et non pas seulement une volonté de voir ou de savoir. La colère de certains n'en est que plus justifiée, l'évaluation n'étant finalement qu'une caméra débranchée, un piège absolu qui veut subvertir le dispositif dans lequel s'institue le sujet et sa possible demande d'analyse. Gageons que c'est d'une certaine façon la chance de la psychanalyse, car ce « secret » est loin d'être incompatible avec ce qui fait le rond d'une cure et qui ne rentrera jamais dans le calcul ou dans le visible. À la seule condition d'être particulièrement réveillé.

Robert Bitoun
Psychanalyste


[1] Je renvoie le lecteur à un autre livre de l'auteur sur la fonction de la fenêtre et du tableau, Fenêtre, Chroniques du regard et de l'intime, Verdier, 2004, qui constitue en quelque sorte le socle d'une réflexion croisée sur le regard et l'intime.

[2] Rappelons cet autre livre de Gérard Wajcman, L'Objet du siècle, qui tentait d'apporter une lumière sur ce qui a pu hanter les hommes du siècle dernier, témoins absents de l'immonde, du sacrifice des corps. Dans cette tentative d'évacuation, l'arme du pouvoir était avant tout la voix, celle des Nazis ; c'est aujourd'hui le regard, et il concerne — cerne — tout le monde.


Pour aller plus loin

Note de lecture dans le cadre du prix Œdipe 2011

« Il n'y a plus d'intime. On nous regarde. »

Ces mots issus du dernier chapitre du livre passionnant de Gérard Wajcman devraient tout de même filer la chair de poule. En refermant ce livre, je me suis dit : pourquoi ne suis-je pas plus inquiet ? Eh bien c'est tout simple : ce livre ne nous prévient de rien. Il ne dit pas : attention voilà la pente. Ce livre nous dit : nous y sommes jusqu'au cou et nous n'avons rien vu.

Nous n'avons rien vu venir parce que nous voyons tout. C'est un des paradoxes et la thèse qui file tout au long de ce livre dont le dessein est de nous montrer — de nous mettre devant — ce qui nous scotomise littéralement. Réponse : le regard… élevé en idéal. Pas de catastrophe annoncée, de prophétie, rien de tel ici. Comme si ce livre renvoyait justement ces effets d'annonces à leur caducité. D'abord, Gérard Wajcman nous dit en long et en large que nous y sommes. Ensuite, parce que l'angle d'attaque du livre est de poser les termes de cette conséquence massive qu'il n'y a plus d'intime, ce qui nous oblige à réviser nos conceptions sur ce qui désenchanterait le monde d'aujourd'hui ou de demain. Nous sommes rivés, aujourd'hui plus que jamais — tout appareillés que nous sommes de technologies invasives, intrusives — à cette idée que nous sommes encore maîtres de notre production, surtout quand il s'agit du contrôle de l'espace et du temps.

Or nous sommes vus, et c'est pour cela que nous ne voyons plus rien. Il n'y a plus d'intime, donc. L'auteur ne déclare pas que chacun de nous aurait déjà perdu son intimité, même si, dans notre adhésion muette, nous consentons activement à l'extorsion de cet espace qu'est l'intime. L'œil absolu est le nom de cette nouvelle civilisation dans laquelle ce qui est aboli est en même temps ce qui fait le socle de l'homme. Il faudra à l'auteur pas moins de soixante thèmes — vidéosurveillance, imagerie médicale, gadgets à regard, Internet, exhibitionnisme terroriste et voyeurisme télévisé — tous issus de notre quotidien, pour tenter de nous déciller et de nous apporter un espace de réflexion, déjà emprunté, comme d'habitude, par l'art[1] et le cinéma. Côté cinéma, des séries télévisées jalonnent l'argumentaire, au premier rang desquelles OZ, qui donne la juste métaphore de notre monde omni-voyant.

Le livre est construit comme une série d'articles dont chacun emboîte le pas sur le précédent. Dans une langue claire, incisive, ce livre parle d'un objet contemporain, si proche de nous que nous ne l'avons qu'à peine aperçu : le regard. C'est une des grandes forces du livre que de nous amener, avec clarté, à la saisie d'un objet « lacanien » éminemment complexe, la « schize de l'œil et du regard ». Il s'agit de montrer l'invisible, ce que nous ne voyons pas quand nous voyons. Plus profondément, ce qui travaille le livre, c'est le destin de l'objet regard dans une logique d'un monde suturé par le discours capitaliste, néo-libéral, où le regard est l'objet élu, celui que nous produisons le plus. Les machines à regard se sont démultipliées comme autant de fétiches, de prothèses — d'abord et avant tout des machines de pouvoir, de suggestion, d'intimidation, avant d'être un œil parfait.

Nous sommes tous objets du regard absolu. C'est notre idéal de maîtrise, et c'est bien là le danger. Nous sommes vus, géolocalisés, assurés de ne pas nous perdre. L'auteur ne manque pas de questionner la supplantation du « Qui sommes-nous ? » par le « Où sommes-nous ? ». Le sentiment d'être toujours entièrement vus, sans ombre, transparents, n'est au fond qu'une condition, l'opium d'une société à gadgets. Cette condition n'est orientée par rien d'autre que cela : consentir à être regardé — peu importe que nous soyons vraiment observés, une fausse caméra est une caméra comme les autres. Nous sommes tous suspects[2]. Le traitement de cet aspect du regard est finement décrit par l'auteur en montrant, après Sartre et Lacan, la primauté de la fonction de l'angoisse dans ses rapports avec l'affect de la honte. À ceci près qu'aujourd'hui la question de la honte est d'une certaine manière réglée, car si nous sommes tous voyeurs, nous sommes aussi tous consentants pour être regardés. Dieu est revenu, il est Regard.

Bien qu'adressé à un public large, une question mine le psychanalyste, le lecteur comme l'auteur, et cette question est aussi bien politique que clinique. Partant du cadre de l'évaluation que les sociétés imposent à la psychanalyse, constatons que ce qui s'est joué n'est rien d'autre que la présence de ce regard dont Wajcman nous parle, et non pas seulement une volonté de voir ou de savoir. La colère de certains n'en est que plus justifiée, l'évaluation n'étant finalement qu'une caméra débranchée, un piège absolu qui veut subvertir le dispositif dans lequel s'institue le sujet et sa possible demande d'analyse. Gageons que c'est d'une certaine façon la chance de la psychanalyse, car ce « secret » est loin d'être incompatible avec ce qui fait le rond d'une cure et qui ne rentrera jamais dans le calcul ou dans le visible. À la seule condition d'être particulièrement réveillé.

Robert Bitoun
Psychanalyste


[1] Je renvoie le lecteur à un autre livre de l'auteur sur la fonction de la fenêtre et du tableau, Fenêtre, Chroniques du regard et de l'intime, Verdier, 2004, qui constitue en quelque sorte le socle d'une réflexion croisée sur le regard et l'intime.

[2] Rappelons cet autre livre de Gérard Wajcman, L'Objet du siècle, qui tentait d'apporter une lumière sur ce qui a pu hanter les hommes du siècle dernier, témoins absents de l'immonde, du sacrifice des corps. Dans cette tentative d'évacuation, l'arme du pouvoir était avant tout la voix, celle des Nazis ; c'est aujourd'hui le regard, et il concerne — cerne — tout le monde.


Pour aller plus loin