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De l'âge bête, "La période de latence"

Paul Denis, Quadrige, PUF, 16 novembre 2011

Arguons que la bêtise profite à qui sait l'entendre autant que celui qui s'y adonne parfois même ostensiblement. Elle profite en premier à l'adolescent qui, nous dit P. Denis — et c'est un des aspects intéressant — tente à la fois de déjouer la réédition des excitations refoulées par une double opération : l'aveu d'une demande d'aide formulée derrière l'autodépréciation — soit ce que le sujet présentifie à l'autre dans le comportement bête — et dans le même temps, la négation de cette position par la prétention à l'indépendance. Formule qui désarçonne et laisse éducateurs et parents pour le moins perplexes devant ce compromis entre demande d'aide et agressivité, « dépendance et indépendance ». Il faut pourtant admettre que le recours à la bêtise est loin d'emporter une adhésion à priori de la part des adultes — déni d'inaptitude projetée sur leur propre adolescence ? — qui s'attendent à voir émerger une des formes la plus élevée des défenses contre — précisément — la bêtise : l'humour.


Or, comme insiste l'auteur, l'humour est plutôt un gain qui démontre la sortie de l'adolescence : le surmoi, impersonnel à la période de latence, devient un allié à l'âge adulte là où à l'adolescence, il est le véritable adversaire. Humour et bêtise s'opposent en effet. L'intérêt du livre est justement de nous conduire à travers plusieurs illustrations cliniques, à une « revalorisation » de la bêtise. La seule caractérisation comportementale de la bêtise voile la nature du deuil que l'adolescent doit accomplir, et qui, pour l'auteur est plutôt déterminée par un deuil d’identité : deuil des imagos qui ont présidé durant la période de latence sous les traits de l'ange-écolier et qui désormais feront l'objet d'une caricature. Mais « le petit est chat mort » ! C'est la réponse qu'Agnès, jeune adolescente à son barbon qui lui demande des nouvelles. Réponse inadéquate, mais qui masque la nécessité de chasser le retour au galop du sexuel et dans le même temps aveu qui disqualifie tout ce que le travail de latence avait mis en place pour garder le sujet à distance de la sexualité.

Plus ajustée qu’elle n’y paraît, la bêtise tente de faire front sur le versant régressif, anal s’il en est, face à ceux, parents, éducateurs qui, précise l’auteur, à l’adolescence, perdent de façon intrapsychique pour le sujet, leur force interdictrice, ce qui mobilise à nouveau les fantasmes incestueux.

Si l’éloge trouve ses limites dans la contention, voire l’inhibition à la survenance, il est vrai violente, de la sexualité, l’auteur tient cependant pour un signe clinique le fait que la bêtise perdure trop longtemps. On ne peut qu’être d’accord même si l’angle d’approche du chiasme latence-adolescence, adolescence-adulte, a tendance à réduire les processus de maturation aux seuls mécanismes de défense, là, réactionnels, contraphobique. Il aurait sans doute été intéressant pour ne pas dire nécessaire de croiser cette référence tout à fait pertinente sur la bêtise avec ce qui ressort de la nature propre du symptôme dans les névroses afin de montrer en quoi la bêtise, ici principalement comprise sur le plan dynamique comme mobilisation du moi, peut — c’est mon avis — trouver une sorte d’autonomie dans le rapport qu’entretient le sujet au savoir — ce, dans la cure analytique elle-même. L’idée même de latence dans l’ordre du savoir peut trouver son corolaire dans le champ lacanien, à travers ce que Lacan nomme le temps pour comprendre. L’auteur lui-même en donne pourtant l’indication dès les premières pages de son livre où la question du travail vient au premier plan suivi d’une remarque qui a éveillé ma curiosité et mon attente à propos des rapports entre le travail de la cure et celui qui s’effectue durant la période latence.

Le projet de cet ouvrage est atteint car il tient d’abord à nous faire reconsidérer les mécanismes en jeu du devenir homme ou femme à l’aune de cette période de latence autrement que comme un ajournement développemental, une conséquence appropriée au déclin œdipien. Et quand la bêtise apparaît, l’adulte n’est jamais loin. Enfin, ajoutons, que le lecteur trouvera de précieuses indications, notamment sur la position de l’analyste et de l’enfant en période de latence.

Robert BITOUN.
Psychanalyste