Accéder au contenu principal

Philosophie ◊ Psychanalyse

Philosophie ◊ Psychanalyse

« Le psychanalyste dans la psychanalyse n'est pas sujet, et qu'à situer son acte de la topologie idéale de l'objet a, il se déduit que c'est à ne pas penser qu'il opère. »
Jacques Lacan

Une question traverse l'enseignement de Lacan : quelle est sa position face aux philosophes ? Les Écrits et les Séminaires fourmillent de citations — Platon, Aristote, Descartes, Kant, Heidegger. Alors, Lacan fait-il de la philosophie ? Ou bien — et c'est la thèse que je soutien ici — Lacan se sert des philosophes comme d'un levier afin de vérifier que la psychanalyse ne retombe pas dans ce qu'il nomme « la pente » philosophique ?

Cette pente a un nom topologique : la clôture sphérique. La sphère — figure qui se referme sur elle-même, sans trou, sans béance. Or toute philosophie tend vers cette forme : un système qui se boucle, une pensée qui fait tout tenir ensemble, un sens qui recouvre le non-sens...

Les philosophes ne sont donc pas des adversaires. Ils sont des garde-fous. Des interlocuteurs de pointe qui, par leur ratage même, permettent à Lacan de s'assurer que la psychanalyse maintient ouvert ce qu'eux referment. Ils révèlent par la négative ce que vise l'acte analytique.

Commençons par un constat logique qui déjoue d'emblée toute symétrie facile. Il existe une psychanalyse : unifiée par un objet (l'inconscient), une méthode (la cure par la parole, le transfert), un geste inaugural (la découverte freudienne). Qu'on soit freudien, kleinien, lacanien, on partage ce socle — même si l'on diverge sur l'interprétation.

Il y a des philosophies. Platon n'est pas Aristote, Descartes n'est pas Kant. Ils ne divergent pas — ils se contredisent sur l'essentiel : ce qu'est penser, ce qu'est l'être, ce qu'est le bien. Comparer « la philosophie » à « la psychanalyse » comme deux blocs homogènes est une erreur de catégorie.

La vraie question devient alors : qu'est-ce qui distingue le geste de philosopher du geste psychanalytique ? Qu'est-ce que tout philosophe — quel qu'il soit — rate structuralement, et que l'analyste vise à maintenir ouvert ?

 

II. Avec Platon, Descartes, Heidegger — l'hommage qui pointe le ratage

Voyons comment Lacan traite les philosophes. Non comme des ennemis à abattre, même s’il est parfois virulent, mais comme des révélateurs. Bien sûr je vais faire des raccourcis nécessaires à l’exposition.

Platon et la Schwärmerei du Souverain Bien

Dans le Séminaire VIII, Lacan salue en Socrate « l'origine du plus long transfert qu'ait connu l'histoire de la pensée »[1]. Mais il désigne aussi le piège platonicien : cette « Schwärmerei de Platon » qui consiste à projeter sur « le vide impénétrable » l'idée de Souverain Bien[2]. Là où s'ouvre une béance — le réel du désir, l'impossible du rapport sexuel —, Platon comble par l'Idée.

Aristote et l'exclusion du désir

L'Éthique à Nicomaque — « vous ne vous y ennuierez pas un instant », dit Lacan[3] — propose « une science du caractère, une dynamique des habitudes, un dressage, une éducation ». Mais Aristote classe le désir sexuel dans les « anomalies monstrueuses ou bestiales »[4]. Le désir est mis hors-jeu du champ éthique.

Descartes et la grande forclusion

Lacan reconnaît que « le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science » — le sujet cartésien[5]. Mais ce sujet se fonde au prix d'une « grande forclusion » : pour que le cogito s'établisse, Descartes doit mettre le corps entre parenthèses. Ce qui vient du corps — le désir, la jouissance, l'inconscient — est forclos de la structure fondatrice.

Heidegger — de l'hommage à l'échec

L'évolution du rapport de Lacan à Heidegger dit tout. Dans les années 1950-60, l'hommage : Heidegger a su « sauver l'honneur de la philosophie pour apercevoir que rien ne cache autant que ce qui dévoile »[6]. Puis la prise de distance en 1967. Et enfin, 1976, le diagnostic sans appel : « l'échec de ce philosophe », « le point où bute toute la métaphysique de Heidegger »[7].

Pourquoi cet échec ? Parce que Heidegger reste prisonnier du sens. Pour lui, poésie et pensée « disent » l'Être, le dévoilent — même si c'est un dévoilement négatif (l'Être comme retrait, comme oubli). Mais dire, dévoiler, même négativement, c'est encore panser. Or pour Lacan, ce qui compte n'est pas le sens mais le hors-sens radical — le Réel comme ce qui ne se dit pas, ne se dévoile pas, ne se pense pas.

Chaque philosophe, à sa manière, opère un recouvrement. Platon par le Bien, Aristote par la vertu, Descartes par le cogito, Heidegger par l'Être. Tous transforment la béance en plénitude, le trou en fondement, le manque en Un.

La pente sphérique — ou la clôture ontologique

Topologiquement parlant, toute philosophie tend vers la forme sphérique : une surface qui se referme sur elle-même, sans trou, sans reste. Un système qui se boucle, une pensée qui fait tout tenir. Ce n'est pas un reproche moral mais une nécessité structurale. Pour philosopher — c'est-à-dire pour penser depuis le « je pense » —, il faut ce recouvrement. Sans lui, pas de cogito, pas de système, pas de vérité stable.

Le philosophe opère par clôture ontologique : il pose un Un (l'Être, le Bien, le Cogito) qui fait tenir l'ensemble. C'est ce que la tradition métaphysique appelle hénologie — la pensée de l'Un comme principe. De Parménide (« l'être est un ») à Plotin (l'Un ineffable) jusqu'à Heidegger (l'Être qui rassemble), toujours le même geste : chercher ce qui unifie le multiple.

Pour Laca, il n'y a pas d'Un qui fasse tenir. Il y a le sujet barré ($)[8], l'objet a qui cause le désir sans le combler, le Réel qui résiste à toute unification, la non-existence du rapport sexuel.

 « Tout est permis à l'inconscient, sauf d'articuler donc je suis »

Cette formule du Séminaire XIV[9] condense la rupture entre pensée philosophique et pensée inconsciente.

L'inconscient peut tout : condenser, déplacer, ignorer la contradiction (affirmer A et non-A), ignorer le temps, ignorer la négation. Il est une machine à produire du sens — mais un sens qui échappe au sujet, qui le divise.

Ce qu'il ne peut pas faire : conclure.

Le « donc » cartésien est une opération logique de conclusion. « Je pense donc je suis » : de la pensée, je déduis l'être, je fonde quelque chose de stable.

Or l'inconscient n'est que relance. Il associe mais ne déduit pas. Il enchaîne mais ne fonde pas. Il produit du sens mais ne l'arrête jamais. Pourquoi cette impossibilité ? Parce qu'il n'y a pas de « je » dans l'inconscient — il y a du « ça » qui pense. Le sujet de l'inconscient est le sujet barré ($), qui ne coïncide jamais avec lui-même. D'où la formule célèbre : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas »[10]. Le cogito cartésien n'est possible que si l'on forclot l'inconscient. Et réciproquement : l'inconscient ne peut pas produire de cogito.

Le vrai point de rupture, c'est le Réel. Le Réel lacanien n'est pas la réalité (ce qui existe). C'est ce qui résiste à toute symbolisation, à tout sens, à tout concept. « Le réel, c'est ce qui revient toujours à la même place »[11] — et c'est « l'impossible », impossible à dire, à penser, à maîtriser. Tous les philosophes butent sur le réel. Mais immédiatement, ils le recouvrent : par le Bien (Platon), la Vérité (Descartes), l'Être (Heidegger).

La psychanalyse bute sur le réel et y reste. Elle ne le recouvre pas. Elle maintient le trou ouvert. Même Heidegger — « le point où bute toute la métaphysique de Heidegger » — reste prisonnier du sens. Il pense l'Être comme ce qui « se donne en se retirant », comme retrait, comme oubli. Mais penser le retrait, c'est encore donner sens au non-sens. C'est panser.

 

 « Je le panse donc je l'essuie » — le cogito retourné

Lacan réécrit le cogito de multiples manières. La plus radicale date du Séminaire XXIII : « Je le panse donc je l'essuie »[12]. Jeu de mots — mais qui dit tout.« Penser » / « panser » : le cogito met un pansement sur la blessure du réel. Le philosophe soigne, recouvre, console. « Je suis » / « je l'essuie » : en pensant, on efface ce qu'on recouvre. On fait disparaître la trace de la blessure. C'est exactement ce que fait Heidegger avec l'Être : il donne un sens (même négatif) au sans-sens, il philosophe le trou au lieu de le laisser béant.

Gide, ou : sous le masque, pas de visage — un autre masque

Un détour clinique s'impose. En 1958, Lacan écrit « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir ».

« Faut-il leur montrer le maniement d'un masque qui ne démasque la figure qu'il représente qu'à se dédoubler et qui ne la représente qu'à la remasquer ? [...] Quand Gide s'interroge sur l'être et le paraître, ceux, qui, d'avoir un masque de louage, se persuadent qu'ils ont par dessous un visage, pensent : 'littérature !' sans soupçonner qu'il exprime là un problème si personnel, qu'il est le problème tout court de la personne. »[13]

Le piège philosophique par excellence, c’est de croire qu'il y a un visage sous le masque. Sous le paraître, l'être. Sous l'apparence, l'essence. Sous le masque social, le « vrai moi ». Ce que Gide révèle : sous le masque, pas de visage. Un autre masque. « Répercussion à l'infini »[14]. Le secret n'est pas sous le masque. Le secret est le masque. Cette structure — masque sous le masque — est exactement celle que Lacan appliquera au Nom-du-Père.

Lacan s'applique son propre remède

Lacan applique à sa propre théorie la même vigilance qu'il exerce face aux philosophes. Dans les années 1950, le Nom-du-Père (au singulier) apparaît comme signifiant fondateur. C'est ce qui permet l'entrée dans le symbolique, sépare l'enfant de la mère, instaure la Loi. À ce stade, le Nom-du-Père ressemble dangereusement à l'Être des philosophes — un fondement, un point fixe, un Un qui fait tenir. C'est la pente philosophante de la théorie lacanienne.  Mais Lacan ne s'y laisse pas prendre. En 1963, il annonce un séminaire : « Les Noms-du-Père » — au pluriel[15]. Le titre seul est un programme.

Pluraliser, c'est dire : pas d'Un-fondement. Sous le Nom, pas de Père réel — d'autres noms. Le père n'est pas une substance mais une fonction. Cette fonction peut être occupée par différents signifiants.  Et dans le dernier enseignement (1974-75), la formule définitive : « Le Nom-du-Père, on peut aussi bien s'en passer, à condition de s'en servir »[16]. Le Nom-du-Père n'est pas un fondement. C'est un semblant nécessaire. Il y a des suppléances possibles (Joyce, par exemple, se passe du Nom-du-Père et le supplée par le sinthome). C'est exactement la structure du masque chez Gide : sous le masque, pas de visage — un autre masque. Sous le Nom, pas de Père — d'autres noms.

En pluralisant les noms, Lacan évite que la psychanalyse devienne une philosophie. Il s'applique à lui-même le remède qu'il diagnostique chez les philosophes.

 

Conclusion

Alors, Lacan est-il antiphilosophe ?

Non, si l'on entend par là une guerre. Lacan se sert de la philosophie comme d'un interlocuteur de pointe, des rigoristes, des rhéteurs de haute volée. Rien de concurrentiel, donc. Oui, si l'on entend par là une vigilance.

L'antiphilosophie lacanienne est un « remède » contre la pente : la tendance de toute élaboration à glisser vers la dimension sphérique — ce recouvrement, ce comblement, cette clôture que Lacan constate dans tout mode du penser. Les philosophes révèlent, chacun à sa manière, le point de ratage commun : le réel du sujet divisé.

Pour la majorité, la philosophie est nécessaire, salvatrice. Elle donne du sens, propose des idéaux, rend la vie supportable. Pour ceux qui ont traversé l'expérience analytique — pour ceux qui ont fait l'expérience de ce que la pensée rate nécessairement —, la philosophie devient autre chose : un symptôme à lire et si la philosophie propose des visions qui permette de vivre, la psychanalyse permet de vivre avec ce qui rend la vie invivable.


[1]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert (1960-61), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 45.

[2]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre VIII, op. cit., p. 217.

[3]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre VII, L'Éthique de la psychanalyse (1959-60), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 247.

[4]Ibid., p. 95.

[5]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XIV, La Logique du fantasme (1966-67), inédit, leçon du 16 novembre 1966.

[6]Jacques LACAN, « Position de l'inconscient » (1960/1964), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 830.

[7]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome (1975-76), texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, leçon du 10 février 1976, p. 87.

[8]Le $, « sujet barré », désigne le sujet divisé par le langage, à jamais séparé de lui-même, qui ne peut se fonder comme un « je suis » stable. La barre marque cette division irrémédiable.

[9]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XIV, op. cit., leçon du 16 novembre 1966 : « Tout est permis à l'inconscient, sauf d'articuler donc je suis. »

[10]Jacques LACAN, « L'instance de la lettre dans l'inconscient » (1957), Écrits, op. cit., p. 517 : « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas. »

[11]Ibid., p. 53 : « Le réel, c'est ce qui revient toujours à la même place. »

[12]Ibid., leçon du 17 février 1976.

[13]Jacques LACAN, « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir » (1958), Écrits, op. cit., p. 749.

[14]Ibid., p. 751.

[15]Jacques LACAN, « Conférence sur Les Noms-du-Père » (16 novembre 1963), Des Noms-du-Père, Paris, Seuil, 2005.

[16]Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXII, R.S.I. (1974-75), inédit, leçon du 21 janvier 1975.