Du Fantasme en psychanalyse lacanienne - Sur la valeur de jouissance


Du Fantasme en psychanalyse lacanienne - Sur la valeur de jouissance
C'est une leçon pour nous. L'analyste n'est pas celui qui observe de l'extérieur. C'est celui qui accepte d'occuper la place où le fantasme le met — sans y répondre, sans la dénier — pour que le sujet puisse, enfin, construire la phrase où il reconnaît sa diplopie, entre objet et sujet.
Robert Bitoun
Séminaire XIV — La logique du fantasme — Leçon du 14 juin 1967
1. Le fantasme : énigme et béquille
Il faut, comme Lacan le rappelle, partir du constat clinique : le fantasme résiste à l'interprétation, et Freud le montre avec Un enfant est battu et ses trois temps logiques.
Ce même fantasme se rencontre dans des structures névrotiques différentes et, point important — il reste à une distance singulière de tout ce qui se débat dans l'analyse.
À quoi sert le fantasme ?
J'ajoute : en donnant un cadre à la réalité du sujet.
L'interprétation intervient au moment contingent — là où ça rate. Et ce qui rate, c'est la nomination : le sujet ne peut pas se nommer par un signifiant, puisqu'un signifiant ne fait jamais que le représenter pour un autre. Cette nomination défaillante est particulièrement vive quand il s'agit de se nommer comme être sexué. C'est là que le fantasme intervient comme béquille.
La carence du désir, on la reconnaît cliniquement et elle se présente toujours au regard de l'acte : au moment de passer à l'acte, le désir à lui tout seul ne suffit pas. Il y a un trou. Le désir dit « ça veut » mais il ne dit pas comment, ni à quelle place être. Le trac, la panne, l'inhibition, le décrochage au dernier moment — ce n'est pas un trouble ! C'est structural. Le désir est « par nature » carencé à cet endroit.
Et le fantasme vient à cette place-là. Il fournit le scénario inconscient en ce point vacillant. Concernant « Un enfant est battu » — le sujet ne sait pas qu'il a ça en tête. Mais c'est cette « phrase » qui fournit le cadre minimal pour que quelque chose puisse avoir lieu.
Ce qui pose la question : si le fantasme est aussi crucial, quel est son statut logique ? Je rappelle que pour Lacan, la logique n'est pas un métalangage — il en prévient régulièrement son assistance — mais un métadiscours : comme de dire précisément « il n'y a pas de métalangage ». Bref, on n'opère pas depuis une supposée langue extérieure au langage mais par le trou, ici par la coupure.
Un axiome ne se démontre pas, ne s'interprète pas. Il se pose, et tout le reste se déduit. La formule : $ ◇ a — une phrase (d'où le sujet est barré) couplée à un objet (le reste inéliminable).
Le temps 2 de Freud est le moment auto-référentiel : le sujet est à l'intérieur de la phrase qui le constitue. Il est à la fois celui qui énonce et l'enfant battu. Le système parle de lui-même. Gödel a montré que quand un système est assez riche pour parler de lui-même, il produit des propositions vraies qu'il ne peut pas démontrer. Il est structuralement incomplet. Le sujet ne peut pas apparaître dans la formule qui le produit.
2. Une seule écriture possible
Lacan repose la question à partir de celle d'Euclide, qui demande un truc bizarre en apparence : normalement, quand on coupe un segment, on a le tout d'un côté, les parties de l'autre. Le tout parle des parties. Point. C'est un système tranquille. Mais Euclide demande que le reste parle du tout. Que la relation entre les parties soit la même que la relation entre le tout et la partie. Le système doit se retrouver dans son propre produit. Le tout doit se lire dans ce qu'il a engendré.
Or, pour que le reste ait la même proportion que le tout, il n'y a qu'une solution : φ ≈ 0,618. On passe de l'indéterminé au déterminé. De S(Ⱥ) à $ ◇ a.
Lacan ne choisit pas le nombre d'or par élégance. C'est la seule écriture où ce qui tombe de la division reproduit la structure du tout. La seule formalisation d'un axiome auto-référentiel qui tient.
3. La spirale et Fibonacci
Le rectangle d'or le rend visible. On coupe, il reste un rectangle de mêmes proportions. On recoupe. La spirale ne repasse jamais par le même point. Chaque tour est ailleurs — le sujet vit ça comme du nouveau. Mais la proportion est identique. C'est le déplacement qui masque la structure : même proportion, endroit différent, donc invisible.
C'est d'ailleurs la même chose concernant la suite récursive de Fibonacci : 1, 1, 2, 3, 5, 8… — chaque terme défini par les deux précédents. Le système se nourrit de lui-même. Le rapport converge vers φ sans jamais l'atteindre. La proportion émerge de la répétition elle-même. Comme en analyse : la structure du fantasme ne se révèle qu'après plusieurs tours.
Mais en même temps, la répétition a produit quelque chose — un petit plus-de-jouir, un résidu de satisfaction. C'est a². Et ces deux choses ont exactement la même proportion. Le trou laissé par la perte est exactement comblé — en apparence — par ce que la répétition a produit.
Le sujet ne s'aperçoit pas de ce qui manque parce que la case vide a exactement la forme de ce qui vient s'y loger. Le manque et le plus-de-jouir semblent superposables.
Pourquoi c'est une illusion ?
Parce que ce n'est pas le même objet. Ce qui manque (1 − a) est la jouissance perdue du tour précédent. Ce qui est produit (a²) est la jouissance du tour suivant. Ça a la même proportion mais ce n'est pas la même chose — c'est un autre tour de la spirale. Le sujet croit qu'il a retrouvé ce qu'il avait perdu. Mais il n'a pas retrouvé — il a relancé.
Donc il relance la même tentative. Qui rate et qui produit le même reste. Répétition et fantasme semblent noués.
La répétition n'est pas une habitude : c'est une nécessité structurale de l'auto-référence incomplète. Le système essaie de se boucler, n'y arrive pas, et c'est ce non-bouclage qui produit le tour suivant.
Mais cette incomplétude ne détruit pas le système. Le fantasme est une pseudo-clôture locale : il ne résout pas le manque, il l'organise. Et il se trouve que cette organisation a une écriture mathématique unique.
4. La valeur de jouissance
Donc quand Lacan parle de « valeur de jouissance », il ne parle pas d'une quantité. C'est le mot valeur qui compte — comme chez Marx : la valeur d'échange n'est pas une propriété de l'objet, c'est sa position dans un système de rapports. L'objet a est l'étalon qui mesure la jouissance — en tant qu'il est lui-même une jouissance perdue.
Et cette valeur, le fantasme ne la dose pas — il lui assigne une place. C'est ce que Lacan montre avec son image de l'appartement, dans la leçon du 14 juin.
Un seul axiome — $ ◇ a — et trois lois de transformation, c'est-à-dire trois distances à la chambre :
Trois pièces, trois distances, un seul plan d'architecte.
5. Le cabinet de l'analyste et la construction du fantasme
Et Lacan conclut par une phrase extraordinaire. Le cabinet de l'analyste, c'est une chambre à coucher où il ne se passe rien. L'acte sexuel y est forclos — pas refoulé, pas dénié : forclos, au sens de la Verwerfung. Sans la chambre pour le « réaliser » comme le pervers, sans les pièces annexes pour le dériver comme le névrosé, il ne reste que l'axiome nu. La phrase « un enfant est battu » et le regard qui vole au-dessus. $ ◇ a, exposé.
Construire, pas « traverser »
Le temps 2 — « je suis battu par mon père » — Freud dit qu'on ne l'obtient quasi jamais. Et ce n'est pas qu'il serait refoulé quelque part, attendant qu'on le déterre. Il n'existe pas avant l'analyse.
C'est l'analyse qui le construit. Le patient ne découvre pas le temps 2 comme un souvenir caché. Il le fabrique dans le transfert, mot à mot, séance après séance. Construire la phrase auto-référentielle — celle où le sujet se met dans la formule qui le constitue — c'est ça, l'acte analytique.
Et c'est exactement ce que le nombre d'or nous enseigne : on ne trouve pas φ caché dans le segment. On le produit en posant la contrainte. La valeur n'est pas là avant la coupure — c'est l'acte de couper qui l'engendre. Et cette construction est irréversible. Une fois le temps 2 fabriqué, on ne peut plus habiter le temps 3 de la même façon.
Havelock Ellis et le cas Florrie : la lâcheté du professeur
Et je voudrais finir là où Lacan termine lui-même son séminaire — pour « faire clinique », comme il dit. Il recommande à son public la lecture du cas célèbre de Florrie chez Havelock Ellis. Et il ne mâche pas ses mots :
De quoi s'agit-il ? Florrie est une femme avec des fantasmes de flagellation — on est en plein dans Un enfant est battu. Elle arrive une fois à en « franchir l'interdit » — passage à l'acte et acting-out, l'ambiguïté est maintenue par Lacan. Et à un moment, Florrie confie à Ellis que, exceptionnellement, elle fait entrer dans ses fantasmes une personne réelle — quelqu'un qu'elle « admire et vénère ».
Et là, Lacan cite Ellis. La plume d'Ellis inscrit :
[Rires dans l'auditoire.]
Lacan : « c'est évidemment d'Ellis qu'il s'agit ». Il est « roulé dans la farine de bout en bout » par cette patiente. Il est l'objet a de Florrie — le regard qui vole au-dessus de la scène — et il se croit observateur objectif. Chaque ligne de cette observation porte « les marques de la lâcheté du professeur ».
Autrement dit : Ellis refuse de se mettre dans la phrase. Il refuse de construire le temps 2. Il se targue d'objectivité alors qu'il est « intégralement serf » de la situation transférentielle. C'est exactement ce que l'analyste ne doit pas faire — et c'est exactement ce que l'auto-référence nous enseigne : on ne peut pas faire semblant de ne pas être dans la formule.
Et Lacan boucle : du fantasme pervers au fantasme névrotique, dit-il, il y a exactement la distance de la chambre à coucher — aux autres pièces. Le pervers est dedans. Le névrosé n'y est jamais. Et Ellis, lui, fait semblant que la chambre n'existe pas.
C'est une leçon pour nous. L'analyste n'est pas celui qui observe de l'extérieur. C'est celui qui accepte d'occuper la place où le fantasme le met — sans y répondre, sans la dénier — pour que le sujet puisse, enfin, construire la phrase où il reconnaît sa diplopie, entre objet et sujet.
Cela justifie que l'analyste puisse interpréter avec la part la plus autiste de lui-même :
Euclide — la division en extrême et moyenne raison
Peut-on couper un segment pour que le rapport du tout à la grande partie = le rapport de la grande partie à la petite ? Un seul point satisfait cette condition. Il divise selon φ ≈ 1.618. La perte reproduit la même relation que le tout.
Le rectangle d'or
Ce segment déplié en rectangle (hauteur 1, longueur φ) donne le rectangle d'or. Retirer un carré = faire la même coupure. Le reste sera un rectangle d'or plus petit.
Découpe 1 — la castration
Le carré (1) = la jouissance phallique. Le reste (a) a exactement les mêmes proportions que le rectangle de départ.
Découpe 2 — même rapport, autre échelle
Le reste est re-découpé. Nouveau carré, nouveau reste (a²). Même proportion. C'est la valeur de jouissance : un rapport constant.
Découpe 3
Encore. Le reste a³ reproduit le même rectangle. Le fantasme : toujours le même rapport à ce qui manque.
Découpe 4
Chaque reste est un rectangle d'or miniature. La proportion est invariante.
Découpe 5
On voit la convergence vers un point qu'on n'atteindra jamais.
Découpe 6
Le reste est minuscule mais ses proportions sont identiques au grand rectangle du début.
Découpe 7
Ça tourne, ça se resserre, mais ça ne se referme jamais.
Découpe 8
Huit coupures. La spirale n'a croisé aucun de ses chemins précédents.
La spirale — le trajet du désir
Jamais au même endroit, toujours la même proportion. La répétition : pas le retour du même, le retour du même rapport.
$ ◇ a
Fibonacci — la même structure en arithmétique
Chaque terme = somme des deux précédents. Le rapport entre termes consécutifs converge vers φ sans jamais l'atteindre. C'est la spirale en version arithmétique.
Gödel — l'auto-référence produit un reste irréductible
Dans tout système capable de parler de lui-même, il existe des propositions vraies qu'il ne peut pas démontrer. Le système ne peut pas prouver sa propre cohérence.
La même structure — Lacan les noue
Dès qu'un système se réfère à lui-même, il produit un reste irréductible. L'auto-référence ne ferme pas — elle ouvre.
$ ◇ a — le fantasme comme proportion auto-référentielle
L'élément tiers dans la relation sexuelle
Il y a toujours un troisième terme : enfant ↔ phallus. Équivalence enfant-phallus. Cet élément tiers a rapport avec S(Ⱥ).
1b · Quatre points, un rapport
Imaginez une règle avec 4 points : A, B, C, D. Avec les distances, on calcule un nombre : le rapport anharmonique (birapport). Selon où on place les points, ce nombre change — 0.3, 7, −2, 145… N'importe quelle valeur. Libre, indéterminé.
1c · La lampe et les ombres
Prenez une lampe (point O) et projetez l'ombre des 4 points sur un mur. Les ombres sont déformées, les distances changent — mais le birapport reste exactement le même. Déplacez la lampe : le nombre ne bouge pas. C'est un invariant : les apparences changent, la structure tient.
1d · Indéterminé vs déterminé
Le rapport anharmonique dit « il y a une loi » sans dire laquelle — le cadre est posé mais vide. Le nombre d'or répond : quand le reste a la même proportion que le tout, toute liberté disparaît. Une seule solution : φ = 0.618… « Un rapport parfaitement déterminé et unique, numériquement parlant. »
1e · De S(Ⱥ) au fantasme
Rapport anharmonique = S(Ⱥ) : « il y a du manque dans l'Autre » (valeur indéterminée). Nombre d'or = $ ◇ a : « ce manque a une écriture exacte » (proportion unique). Le cadre projectif devient formalisation du fantasme.
La moyenne et extrême raison — Lacan au tableau
Lacan pose la figure : le segment a et 1. Le rapport a/1 = 1/(1+a). « Un rapport parfaitement déterminé et unique. »
Le rabattement — plier le petit dans le grand
On plie, on regarde le reste, on replie. Ça ne s'arrête jamais. « Je suis obligé de vous dire que ce rapport est le nombre d'or. »
Les propriétés de petit a
1+a = 1/a — le tout est l'inverse du reste. 1−a = a² — la perte est le carré du reste. 1/(2+a) = a — même rapport dans les deux directions.
Le sujet comme produit — la division
L'enfant = petit a. Confronté au Un maternel → surgit −φ. La division de A par $ donne un reste irréductible.
La jouissance et l'illusion du reste
La détumescence symbolise l'élimination du reste — « illusion trompeuse mais satisfaisante ». Les jouissances sont radicalement hétérogènes.