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“Je te demande de refuser ... ”, Lacan, Séminaire ... OU PIRE

“Je te demande de refuser ... ”, Lacan, Séminaire ... OU PIRE

Le séminaire XIX « … Ou pire », dont est extraite cette leçon, est un moment charnière de l'enseignement de Lacan. La ponctuation des trois points qui précède le titre « Ou pire » pointe, par sous-entendu, le malentendu de structure. En effet, les trois points qui précèdent « Ou pire » sont à remplacer par quelque chose en lien avec : « Il n'y a pas de rapport sexuel… ou pire ».

On peut en effet envisager ce séminaire comme un chiasme entre le séminaire précédent, D'un discours qui ne serait pas du semblant, où apparaît pour la première fois la formule selon laquelle « il n'y a pas de rapport sexuel », et le suivant, Le savoir du psychanalyste, où la question du savoir est relative à cette autre question que Lacan posera : « L'analyste sait-il ou non ce qu'il fait dans l'acte analytique ? »

Cette leçon du 9 février 1972 est cernée, en amont comme en aval, par la question difficile de l'Un, tel que le logicien Frege le détermine lorsqu'il cherche à repérer la série des nombres entiers, et le « Y a de l'Un » de Lacan.

Je rappelle en passant qu'il s'agit pour Lacan d'un repérage de l'Un à partir de la duplicité du zéro (celui non identique à lui-même, et le zéro identique à lui-même). Ce qui le conduira à différencier trois Uns : le Un de l'imaginaire spéculaire, le Un du trait unaire, support de l'idéal du moi mais qui se répète sur fond de différence, et le Un du « Y a de l'Un » comme trait de l'inexistence. Ce qui, d'une certaine manière, reprend la question de Freud de la Bejahung première.

Lacan parle dans cette leçon sur fond d'absence, puisque le linguiste Jakobson, qui devait ce jour-là faire une conférence, lui pose un lapin. Lacan dira que lui, il s'amuse, ne fait pas conférence, et ouvre ce séminaire par une écriture en langue chinoise qui est sans doute de son cru. Il met ainsi en scène la béance entre l'écriture et la parole. Il épingle cette phrase, retraduite en français, « Je te demande de… », du néologisme « la lettre d'amur », en consonance avec la lettre d'amour. Elle est formée par l'accolement de l'objet a, dont l'amour fait demande, et du mur de la castration.

Au passage, notons que la lettre d'amour est en effet ce qui faisait l'amour autrefois… Autant dire : pas d'amour sans la lettre. Et ici la lettre, c'est petit a.

Remarquons aussi que « Je te demande de refuser ce que je t'offre, parce que c'est pas ça » est une formulation qui reprend, mais cette fois sous la forme d'un énoncé : « Aimer, c'est donner ce qu'on n'a pas… à quelqu'un qui n'en veut pas. »

Cette leçon s'ouvre donc sur une phrase écrite en chinois par Lacan au tableau, avant qu'il en donne la traduction à son auditoire, et se termine avec l'irruption subite et inattendue de la première occurrence du nœud borroméen ! Une image des armoiries de Borromée avait été présentée à Lacan la veille. Il en témoigne en précisant bien que cette formalisation topologique du réel en jeu dans la structure lui va comme un gant !

On repère donc une sorte de passage entre une approche marquée par la prééminence des mathématiques et de la logique, et une nouvelle forme d'articulation qui ne laissera que peu de prise à la métaphore. Je parle ici du nœud borroméen.

Quel est donc le lien entre ces deux écritures de la même leçon ? Notons que ces références au chinois, si fréquentes jusque-là, disparaissent totalement dans les séminaires ultérieurs. Une hypothèse serait que Lacan trouve, avec le nœud borroméen, une calligraphie à sa main.

L'énonciation « je te demande de… » — car il s'agit d'une articulation énonciative, de par l'usage des pronoms personnels « je te » et « tu me », qui ne peuvent que convoquer la parole, voire le commandement — est la structure sous-jacente à la demande d'amour qui, faute d'objet essentiel ou adéquat, donne aisément à lire que c'est de l'objet a qu'il s'agit (voire « qu'il s'agite »).

La grammaire, comme nous le savons depuis Freud, fait partie de la signification et commande à la pulsion. Jakobson l'avait affirmé la veille, lors de sa conférence au séminaire.

C'est donc d'un nœud de sens formé par ce tripode grammatical que se repère l'objet a dans la structure énonciative, comme c'est le cas dans le nœud borroméen. En fait, il faudrait parler d'effet de sens, à ne pas confondre avec la signification. Mais l'important est que nous n'avons plus affaire à des objets a, mais à une sorte de fonction a, que l'on pourrait écrire a(x), où le x décrirait les quatre ou cinq objets de la pulsion.

De ces objets pulsionnels, l'objet a émerge donc dans une équivalence des verbes binaires : je t'emmerde, je te regarde, je te parle, je te bouffe, qui sont tous les quatre grammaticalement équivalents, et c'est au niveau de cette équivalence même que Lacan re-situe l'objet a.

Une hypothèse

Le pivot de la signification, qui se trouvait encore dans le Séminaire X du côté du père dans son unicité (8), se déplace clairement ici du côté de l'objet a élaboré comme unique. J.-A. Miller, dans une présentation des Journées de l'AMP consacrées à l'objet a, soulignait le moment tournant que représente le Séminaire X concernant la question du père en relation à l'objet a.

En effet, il y a, à la fin de ce séminaire, une sorte d'hommage rendu au père comme père du désir. Ce père singulier était contemporain d'une élaboration plurielle des objets a. Dans les séminaires suivants, l'objet a tend à se logifier pour devenir l'indicateur d'une pure place topologique, alors qu'à l'inverse le père, au moins le Nom-du-Père, se pluralise en les Noms-du-Père (9).

On assistait dans ce Séminaire X à un autre chiasme entre objet et père. Ici, dans le Séminaire XIX, c'est l'objet a qui est effectivement construit comme ce autour de quoi tourne la signification.

C'est maintenant l'objet qui, d'une certaine façon, capitonne la signification, et non plus le Nom-du-Père. Le petit a, dans les derniers séminaires, sera au centre du coinçage du nouage borroméen entre le symbolique, l'imaginaire et le réel, dans sa forme à plat — sinon il est partout.

Nous sommes donc passés du « dire que non » du Nom-du-Père au « dire que nœud » du nœud borroméen, qui ne sera pas repris immédiatement après ce séminaire, mais dans le séminaire Encore. Dans l'après-coup.

Pour terminer, je relèverai ce qui, quelques leçons plus loin dans le séminaire « … Ou pire », répond, me semble-t-il, à cette énonciation borroméenne. C'est dans ce même séminaire que vous trouverez cette phrase, qui est un énoncé assertif (repris par Augustin Ménard lors de son cours sur la Lettre) : « Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit, dans ce qui s'entend. »

Remarquez une fois de plus la triplicité de la formule. Si je vous pose la question « Qu'est-ce qui reste oublié derrière ce qui se dit, dans ce qui s'entend ? »… « Qu'on dise » — ça fait bien 3 + 1, qui peut être omis (le « qu'on dise »), comme pour le « c'est pas ça » de la lettre d'amur, qui peut être omis aussi.

Cette phrase est bien en résonance avec la découverte du nœud. Si l'énonciation « je te demande… » est du côté de l'objet a qui serre la signification, l'énoncé modal « qu'on dise », le fait qu'il y ait un dire, nous avertit quant au dit acte du psychanalyste : ce qui passe dans toute demande n'a pas seulement à être entendu, mais plutôt à être tendu, mis en tension, comme la corde du nœud, afin de faire vibrer, de faire résonner, conjointement, le pas à lire. Ce qui ne s'entend pas, se tend — je veux dire : s'éprouve, sous transfert, par-delà la demande d'amour…

Robert Bitoun
Psychanalyste


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